Tibet : L’affaire « Penpa Tsering », chronique d’un naufrage annoncé

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photo source : Tibetan Political Review

Au cœur de l’affaire « Penpa Tsering », les partisans de celui qui se présente aujourd’hui comme « victime » dénoncent « l’injustice » et veulent croire en l’opportunité d’une « contestation démocratique ». Mais ce qui se profile à l’horizon, c’est l’écueil de la division et de la confrontation parmi les Tibétains exilés, sur fond de rivalité entre deux anciens alliés politiques. Car les partisans de Penpa Tsering refusent toujours de voir le propre rôle joué par celui-ci dans la mise en place de la censure institutionnelle à laquelle il se trouve désormais confronté.



[OPINION]

Suite à un différend survenu lors d’un échange avec André Gattolin, sénateur et membre du groupe sénatorial d’information sur le Tibet, il me semblait opportun d’exprimer une opinion divergente au sujet de l’affaire « Penpa Tsering » qui apparemment commence à échauffer les esprits.

Une opinion qui n’a pas vocation à être occultée délibérément ou malencontreusement.

Depuis plusieurs semaines, le sénateur André Gattolin a souhaité prendre parti dans l’affaire qui oppose l’ancien président du Parlement tibétain en exil Penpa Tsering au Premier ministre Lobsang Sangay ; il s’est notamment exprimé à ce sujet dans un article paru dans Libération. C’est bien évidemment son droit, comme c’est le droit de chacun d’avoir sa propre lecture des événements et d’interroger celle que lui entend nous livrer.

En d’autres termes, André Gattolin souhaite aujourd’hui présenter Penpa Tsering, destitué de son poste de représentant à Washington, comme une victime de la politique de censure menée par Lobsang Sangay, et les réactions d’indignation en découlant comme le signe précurseur d’une contestation démocratique.

Ma lecture n’est pas la même.

Pour ma part, je considère que cette affaire consiste en un règlement de compte interne à l’administration tibétaine, avec pour prétexte un litige lié à la fonction dernièrement exercée par Penpa Tsering sous l’autorité directe de Lobsang Sangay. Soit dit différemment : Penpa Tsering paye le prix de sa rivalité avec Lobsang Sangay lors des dernières élections de 2016 et le prix de sa trahison, puisqu’ils dirigeaient auparavant tous les deux l’administration tibétaine et qu’ils étaient co-responsables à part égale de la politique de censure qu’ils ont initiée ensemble et qui s’est poursuivie depuis.

Encore faut-il préciser en quoi consiste cette politique de censure.

Entre 2013 et 2016, Penpa Tsering à la tête du Parlement et Lobsang Sangay à la tête du gouvernement se sont appliqués de concert à étouffer et à écraser le moindre des opposants à la ligne officielle. Avec un résultat certain et indéniable. Durant ces trois années, ils n’ont cessé d’accuser ces mêmes opposants d’être « déloyaux » envers le Dalaï-Lama et de le « trahir » – accusations à la résonance dévastatrice au sein de la diaspora tibétaine. Ils les ont notamment accusés de « nuire à la longévité du Dalaï-Lama », en s’appuyant pour se justifier sur une résolution adoptée par le Parlement pour le moins délirante. Penpa Tsering a en particulier cherché à disqualifier le député Karma Choephel, lui-même ancien président du Parlement, parce qu’il avait osé se désolidariser publiquement de la ligne officielle. Il a notamment orchestré la séance d’auto-critique infligée à ce dernier dans l’enceinte du Parlement, en le forçant à abjurer des accusations qu’il n’avait jamais portées à l’encontre du Dalaï-Lama. Penpa Tsering et Lobsang Sangay ont poursuivi leur action commune d’intimidation en faisant pression sur les derniers groupes d’opposition rescapés pour qu’ils renoncent à leur vocation politique ou qu’ils déclarent ne plus s’opposer à l’action du gouvernement. Enfin, lors des dernières élections de 2016, ils ont fait paraître une nouvelle loi électorale taillée sur mesure pour empêcher Lukar Jam, seul et unique véritable candidat d’opposition, de bénéficier du moindre soutien politique et financier.

Voilà en quoi consiste une politique de censure.

Lorsqu’il me faut désormais apprécier le divorce de ce couple politique qui a littéralement institutionnalisé la censure et créé un climat délétère au sein de la communauté exilée, je ne me dis pas que « l’affaire Penpa Tsering » révèle une injustice dont l’un serait victime et l’autre serait coupable. Je me dis au contraire qu’il existe finalement une forme de justice qui consiste en un providentiel retour de bâton pour l’un comme pour l’autre, eux qui ont infligé une gouvernance autoritaire à leurs opposants et s’y retrouvent confrontés à leur tour par la force des choses.

Parmi ceux qui s’émeuvent aujourd’hui de « l’injustice » supposément subie par l’un ou exercée par l’autre, on retrouve principalement les partisans de celui qu’on présente comme « victime ». Quant aux véritables opposants politiques, ceux-là mêmes qui ont vécu concrètement l’injustice sous le précédent mandat de Penpa Tsering et de Lobsang Sangay, ils se tiennent prudemment à distance et ont bien raison en cela.

Car il n’y aurait rien de plus de dangereux que de vouloir transformer une dispute partisane en un supposé prélude démocratique, a fortiori si aucune des parties ne s’interroge sur l’origine des pratiques politiques aujourd’hui mises en causes. Il serait par exemple impensable pour moi de défendre Penpa Tsering sans rappeler la responsabilité de celui-ci ou d’accabler Lobsang Sangay sans remettre en cause Penpa Tsering.

On le sait, le climat politique en exil s’est détérioré depuis la démission du Dalaï-Lama en 2011, et, au train où vont les choses, cela ne pourra que dégénérer en luttes intestines après sa mort. Cela a déjà commencé : « l’affaire Penpa Tsering » en est la triste illustration, et elle n’est pas, en l’état, le signe annonciateur d’un vent démocratique.

C’est pourquoi le sénateur André Gattolin et tous les autres partisans de Penpa Tsering, y compris ceux qui se sont laissé convaincre ou sont intimement convaincus d’une « injustice », devraient réfléchir au bienfondé de leur postulat avant de vouloir entraîner le plus grand nombre dans l’aventure hasardeuse de la division et de la confrontation. Cela ne veut pas dire se taire, bien au contraire.

En revanche, autoriser enfin le débat sur la question des objectifs politiques, insuffler au Parlement le pluralisme qui lui fait défaut, y permettre l’expression des opposants comme permettre les conditions de l’alternance – bref, l’inverse de tout ce que Penpa Tsering et Lobsang Sangay ont fait jusqu’à présent -, voilà qui servirait non seulement à éviter le pire mais surtout à incarner concrètement la dynamique démocratique dont chacun scrute à l’horizon les premiers signes avec une anxiété légitime.

Mathieu Vernerey

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