Affaire Tariq Ramadan : la battue se poursuit

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Suite à un précédent article intitulé « Affaire Tariq Ramadan : de l’art de la battue », publié ici même sur ce blog, force est de constater que les dérives médiatiques et l’instrumentalisation politique mises alors en lumière se poursuivent. Déni, orgueil, partialité inavouée, il semble difficile d’identifier les causes de cette errance de la presse dont les conséquences sont pourtant très lourdes au regard d’un climat social et d’un contexte intellectuel déjà très tendus.



[OPINION]

Suite aux derniers rebondissements dans l’affaire Tariq Ramadan, la presse a cru bon de persévérer dans une attitude qui s’est avérée litigieuse dès le début et s’est accentuée au fil des mois. C’est ainsi que Libération a pu récemment titrer « Les malheurs de Tartuffe », « Onde de choc dans les milieux musulmans » ou encore « Nouvelle défense de Ramadan, panique dans son camp », ou que RTL, parmi d’autres encore, a pu estimer que « la base des soutiens [de Tariq Ramadan] s’effrit[ait] suite à ses aveux ».

Tous spéculent ici sur des réactions qui seraient survenues dans les milieux musulmans ou « pro-Ramadan » et en tirent des conclusions sans aucun lien avec l’affaire et renvoyant à des considérations strictement d’ordre politique.

Tous spéculent surtout sur la vie privée d’un homme lorsqu’il est question d’accusations de crime de viol (un crime d’une extrême gravité, faut-il le rappeler, la seule chose dont il importe de savoir si l’accusé en est coupable ou non) et que ces accusations commencent à s’effriter sinon à s’effondrer. S’il y avait une véritable révélation à retenir, c’était cette dernière.

C’est pourquoi, face à cette obstination médiatique qui ne faiblit pas, il convient de rappeler la teneur d’un précédent article (*) publié ici sur ce blog, qui reste plus que jamais d’actualité et le sera encore tristement pour une durée qu’il apparait bien difficile à estimer.

(*) « Affaire Tariq Ramadan : de l’art de la battue »
https://mathieuvernerey.wordpress.com/2018/03/16/affaire-tariq-ramadan-de-lart-de-la-battue/

Il n’est pas besoin d’être partisan de Tariq Ramadan ni même d’être musulman pour se sentir très à l’aise à rappeler que, dans cette affaire, c’est le traitement médiatique et l’instrumentalisation politique qui posent problème et qui posent même un problème majeur pour notre démocratie.

L’acharnement contre Tariq Ramadan, le mépris de sa présomption d’innocence et de son droit à pouvoir répondre aux attaques médiatiques et politiques qu’il subit – alors que, placé en détention provisoire, il ne le peut manifestement pas -, n’interpellent pas seulement les musulmans ou ses partisans. Cette campagne objective de dénigrement, alors même qu’une procédure judiciaire est en cours, interpelle l’ensemble des Français à un moment de basculement périlleux de notre société où les frontières intellectuelles entre l’extrême-droite et une partie de la gauche et de la droite s’effondrent et promettent d’accentuer les clivages et d’exacerber les tensions.

Du précédent article publié donc ici sur ce blog, il n’y aurait pas une seule ligne à changer. Ou peut-être conviendrait-il d’être moins indulgent à l’égard des plaignantes dont l’attitude, selon les révélations de cette même presse passées habilement au second plan, posent définitivement question et posent même problème vu leurs agissements persistants sur les réseaux sociaux ainsi que ceux de leurs soutiens .

Chacun peut et doit légitimement s’interroger sur l’attitude et les choix de communication des partisans de Tariq Ramadan, mais ne pas le faire au sujet des plaignantes, de leurs propres soutiens ou des détracteurs notoires de l’accusé, alors même que leur comportement est tout aussi discutable et litigieux, sinon même davantage, c’est faire preuve de déni et refuser de voir ce qui se produit pourtant sous nos yeux.

Peut-être Tariq Ramadan aura-t-il à répondre à son auditoire musulman au sujet d’éventuelles relations extra-conjugales qui le mettraient en porte-à-faux avec ses enseignements, c’est là un débat interne aux milieux musulmans et nul ne peut préjuger de ses conclusions. Ce qui est certain, c’est que la presse aura à répondre de ses propres agissements à l’ensemble des Français, dans un contexte social et intellectuel de plus en plus sensible et difficile.

Car comment la presse expliquera-t-elle, alors même que l’accusation pour crime de viol commence à s’effondrer, qu’elle a pu se complaire dans la mise en spectacle de la vie privée d’un homme aux seules fins de nuire à ce dernier ? Comment expliquera-t-elle qu’elle a accepté de trahir sa propre mission d’impartialité et de se laisser instrumentaliser politiquement, sinon de politiser elle-même le débat ? Comment expliquera-t-elle la sélection sinon la rétention d’informations – aujourd’hui encore – capables d’expliquer et de remettre en cause la position des plaignantes, alors même qu’elle fait feu de tout bois pour accabler l’accusé, lequel, placé aux arrêts et contraint au silence, ne pourra pas, elle le sait, lui répondre ?

Quelle est cette presse qui se comporte ainsi et prétend, ici comme sur d’autres sujets, nous éclairer sur l’avenir et jouer un rôle démocratique dans notre société ? Son entêtement relève-t-il simplement du déni et de l’orgueil, ou encore d’une prise de conscience qu’elle se serait fourvoyée et ne sait plus comment faire machine arrière ? Ou bien est-il possible que son rôle soit encore plus calamiteux et qu’elle se soit définitivement égarée ?

Toutes ces dérives mériteraient à elles seules un papier circonstancié pour tenter de comprendre comment nous avons pu en arriver là.

Si Tariq Ramadan doit répondre à la justice et éventuellement aux musulmans pour ce qui les concernerait, il est devenu encore plus impérieux que la presse nous réponde à nous tous pour les agissements qui la concernent et qui nous concernent tous.

L’affaire Tariq Ramadan ne semble plus désormais une simple affaire en justice, elle consiste encore moins en la révélation de l’éventuelle duplicité d’un homme que nul n’a jamais réussi à démontrer irréfutablement, elle est devenue une affaire politique et médiatique dont il convient de s’extirper urgemment pour renouer avec le temps et le travail de la justice.

Sortir de ce piège périlleux nous permettra à tous – la presse la première – de renouer avec notre propre dignité et avec nos profondes valeurs démocratiques, lesquelles valeurs et dignité sont décidément bien mises à mal par les temps qui courent, alors même qu’elles sont notre bien le plus précieux et notre unique salut.

Que la justice puisse enfin poursuivre son travail en toute sérénité, et que la presse se contente de faire simplement le sien ou plutôt qu’elle se soucie plus humblement de commencer à le faire.

Mathieu Vernerey

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2 commentaires

  1. mathieuvernerey · avril 21

    Après avoir observé les premières réactions suscitées par cet article, je me rends compte que certains, de bonne ou mauvaise foi, s’interrogent de savoir comment il est possible d’affirmer que « l’accusation commence à s’effriter sinon à s’effondrer ». Et bien tout simplement par le même exercice de veille médiatique qui permet d’affirmer le rôle partisan d’une large partie de presse.

    Tandis que de nombreux médias ont dernièrement focalisé l’attention du public sur « l’aveu » de Tariq Ramadan, son « changement de ligne de défense » et la « panique » de ses soutiens (autant d’affirmations qui interrogent sur la grille de lecture utilisée par ces mêmes journalistes), il s’avère que certains, malgré un titre ou un chapô tapageurs, ont su faire preuve de traitement équitable et objectif dans le contenu de leur article. C’est notamment le cas du Point (dont le papier a été signé par deux journalistes plus consciencieux que celui habituellement en charge du dossier) et Europe 1.

    En réalité, chacun de ces nouveaux éléments à charge contre les plaignantes se retrouve au compte-gouttes dans la plupart des articles de presse parus à cette occasion (sauf dans Libération, dont le refus manifeste de les aborder est tout simplement stupéfiant). Mais, alors qu’il s’agit des seules véritables révélations significatives et inédites au regard du dossier judiciaire (de l’accusation de crime de viol, donc), elles ont généralement été placées au second plan au profit de « révélations » concernant l’accusé et dont la présentation et les conclusions tirées s’avèrent bien discutables.

    Le Point
    Révélations sur l’affaire Tariq Ramadan
    http://www.lepoint.fr/societe/revelations-sur-l-affaire-tariq-ramadan-18-04-2018-2211800_23.php

    Europe 1
    Tariq Ramadan accusé de viol : ce que disent les plaignantes, ce qu’il répond
    http://www.europe1.fr/societe/tariq-ramadan-accuse-de-viols-ce-que-disent-les-plaignantes-ce-quil-repond-3630602

    Il y a également Le Muslim Post (auquel le reste de la presse reproche d’être partisan, ce qui est un peu l’hôpital qui se fout de la charité, selon la formule consacrée) qui a publié deux papiers comportant des révélations qui n’ont pas été démenties et d’autres que l’on retrouve ailleurs dans la presse.

    Le Muslim Post
    Affaire Tariq Ramadan : des accusations remises en cause par l’enquête
    https://lemuslimpost.com/affaire-tariq-ramadan-accusations-remises-cause-enquete.html

    Le Muslim Post
    Affaire Tariq Ramadan : qui est réellement « Christelle » ?
    https://lemuslimpost.com/affaire-tariq-ramadan-reellement-christelle.html

    Il convient également de se rappeler de deux interventions de l’avocat de la défense, dont plusieurs affirmations ont elles aussi confirmées ultérieurement dans la presse.

    France Info
    Tariq Ramadan « demande que sa cause soit entendue de manière équitable, loyale, sans a priori et sans parti pris », rapporte son avocat
    https://www.francetvinfo.fr/societe/justice/tariq-ramadan/tariq-ramadan-demande-que-sa-cause-soit-entendue-de-maniere-equitable-loyale-sans-a-priori-et-sans-parti-pris-rapporte-son-avocat_2713884.html

    FranceTv
    L’avocat de Tariq Ramadan s’exprime
    https://www.france.tv/france-5/c-a-vous/saison-9/448495-l-avocat-de-tariq-ramadan-s-exprime-c-a-vous-15-03-2018.html

    Enfin, les archives de La Voix du Nord comportent des éléments sur l’une des plaignantes, que la presse a toujours refusé de restituer à ses lecteurs.

    La Voix du Nord
    Accusatrice dans le procès Carlton, Mounia sera jugée pour escroquerie
    http://www.lavoixdunord.fr/archive/recup%3A%252Fregion%252Faccusatrice-dans-le-proces-carlton-mounia-sera-jugee-ia0b0n2813019

    Autres liens complémentaires permettant de vérifier et recouper soi-même certains éléments avancés plus haut :

    http://website-cloudfront.informer.com/email/pejaa@live.fr
    http://www.herault-tribune.com/articles/12906/agde-sete-lancement-de-campagne-pour-debout-la-republique/

    Tous ces éléments sont bien évidemment à ajouter à ceux précédemment révélés au fur et à mesure durant ces six derniers mois. Dès lors, pour tout lecteur attentif et un tant soit peu doté de mémoire, il deviendra difficile de ne pas pouvoir estimer que « l’accusation commence à s’effriter sinon à s’effondrer » et que le matraquage et la diversion médiatiques perdent chaque jour un peu plus de leur efficacité.

    MV

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  2. mathieuvernerey · Il y a 29 jours

    Un autre fait aurait du alerter les médias. C’est que l’extrême-droite classique n’exploite quasiment pas l’affaire Tariq Ramadan qui était pourtant du pain béni pour elle. Elle laisse une partie de la gauche et de la droite (ainsi que la presse) faire le travail à sa place. Et ce, sur la base d’arguments intellectuels qu’elle a progressivement avancés depuis ces dernières années, au point que ces arguments se confondent désormais avec ceux qui ont commencé à obséder cette même partie de la gauche et de la droite au fil du temps.

    Pendant ce temps, l’extrême-droite a les mains libres pour agir ailleurs et sur d’autres fronts, et continue son travail inlassable et tristement efficace de sabordage des remparts de notre République et de notre démocratie. Certes, les islamistes et autres intégristes religieux (de toutes confessions) l’aident en cela, avec souvent des intérêts en commun, mais il serait très risqué et hâtif de penser que Tariq Ramadan compte parmi ceux-là. Ce serait vraisemblablement très mal identifier les véritables adversaires de notre République et de notre démocratie.

    Inutile ici de spéculer davantage sur ce débat qu’il est précisément reproché à la presse d’avancer avec ses propres certitues lorsqu’il est question d’affaire judiciaire, mais qu’au moins la presse prenne le temps du recul sur son propre travail, car les dérives qu’on lui reproche aujourd’hui pourraient nous mener un jour là où elle-même n’aurait jamais souhaité aller.

    MV

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